Jacques Daniel

Le Monde, 7 mai 1977

Lahner pêche par excès de modestie. Que dire de Jacques Daniel, qui ne cherche sans rien révolutionner, qu’à suivre son penchant, à faire passer dans sa peinture -  Que j’appellerai sans la moindre ironie une peinture de charme – tout son amour des choses. 0n sera séduit comme je l’ai été par les harmonies douces de la campagne picarde, des Bords de l’Authie et, avant tout, par les chauds accords de ses natures mortes et de l’intensité de leurs fonds qui donnent la vie aux objets. Encore un artiste qui risque de tromper son public parce qu’il ne trompe pas son monde.

Jean Marie Dunoyer

 Sept jours avec la peinture

VENDREDI

Je cherche de plus en plus à m’éloigner de cet art du coup de poing qui prolifère en ce moment et nous vaut des œuvres hautes en couleur comme des flaques de sang sur un sable d’arènes, ou poubelliennes comme celle de Rauschenberg et autres collectionneurs de détritus.Cela élimine de mon circuit pas mal de peintres, évidement. Mais je tiens pour certain que si un renouveau de l’art dit de chevalet se produit, c’est grâce aux peintres qui continuent d’utiliser les moyens normaux de la peinture comme un Claude Georges, par exemple, au « Point  Cardinal » qui montre une dizaine de toiles raffinées et pleines de lumière, comme un Marx Ernst qui, au même endroit, montre les versions colorées  d’un monotype , comme un Jacques Daniel dont l’exposition vient de s’ouvrir chez Christiane Colin, quai de Bourbon, dans l’ile Saint Louis.

Jaques Daniel  qui est dans le civil est l’un des meilleurs maquettistes de l’époque et a produit quelques livres qui font dates dans la librairie, est dans le privé , et depuis trente ans, un peintre secret, passionné, discret, un artiste qui ne galvaude pas, expose rarement, et dans lequel j’ai cru dés le départ comme mon ami Charles Estienne qui avait le goût sûr.

Jacques Daniel n’est pas à la mode, comme Borès de qui je le rapproche souvent, mais un jour on en viendra à ce qui ce que fait en ce moment Daniel , parce qu’il n’y a pas tellement de voies à l’expression et que celle-ci est l’une des plus directes, des plus riches et des plus poétiques étant la voie naturelles ou de la nature.

L’exposition actuelle est strictement consacrée à la nature morte d’objets : bouteilles verres, tasses, pichets. Sur la même toile on trouve six ou neuf natures mortes considérées comme des exercices, des gammes où la lumière et la couleur varient, ce qui, d’une part, exclut la tricherie de l’effet, d’antre part, amène le spectateur à la limite de la possibilité d’observation du ton, du reflet et de l’état d’extase qui en résulte. Daniel a repris le problème où Cézanne l’avait laissé et Morandi retrouvé. Il ne cache pas son admiration pour les deux d’ailleurs, et ce qu’il veut, c’est aller plus loin dans la fragmentation de la lumière et dans la reconstruction de la forme jusqu’à obtenir l’idéal de l’objet , l’essence apparue et rendue visible.

Le résultat est remarquable. Daniel a crée, non un inventaire, mais un monde du rose, du bleu, du gris, du blanc, qui est un monde tout neuf, un monde à son aurore. On parlera de la peinture de la peinture de Daniel alors que beaucoup d’autres peintres seront déjà oubliés ! Que pourrais-je dire de plus pour essayer de vous convaincre.

Jean Bouret